elodie

J'ai 12 ans, il ne fait pas beau, c'est la rentrée des classes de 5ème. Elle arrive dans la cours du collège, elle porte une petite robe noire et un chemisier jaune avec des dessins de BD. Je ne la connais pas mais je me dirige tout de suite vers elle dans le rang : "moi c'est Céline et toi ?" "Elodie" "Si tu veux je reste avec toi".
On a passé toute l'année côte à côte dans tous les cours, on a joué aux playmobils dans sa chambre, elle a dormi chez moi, elle si petite moi déjà trop grande, elle si populaire moi si effacée, elle si brillante moi bien trop moyenne, elle si douée en math moi si nulle, elle si révolutionnaire moi si modérée, mon rayon de soleil au collège, période si difficile quand on ne rentre pas dans les cases...

J'ai 13 ans, c'est la rentrée, nous ne sommes plus dans la même classe, je le vis mal mais on reste très liées. Elle m'apprend tout : les garçons, la pilule, la politique, à faire les meilleures crêpes (j'ai toujours sa recette sur un tout petit post-it), elle me bouscule, met à mal ma naïveté, des fois elle arrive le soir avec ma mère (qui travaille juste à côté de chez elle) pour dormir à la maison parce que ce n'est pas tout rose dans sa maison. Enfin, le collège se termine, mais nous ne serons pas dans le même lycée, elle ne veut pas revoir les "têtes de cons" du collège. Nous restons liées, plus que jamais.

J'ai 17 ans, c'est l'automne, je suis assise dans le canapé du salon à gauche de ma mère devant le film Gazon Maudit. Le téléphone sonne, quelque chose de très grave est arrivé, ma mère se met à pleurer, Elodie a une leucémie. Quoi ? Pourquoi ? Trop jeune ? Ce n'est pas possible ? Un cancer ? ... en fait je ne réalise pas vraiment. Il faut que j'aille vite la voir.
L'odeur de l'hôpital rempli mes narines, je suis seule, je mets une blouse, une charlotte, des sur-chaussures, je me désinfecte les mains, je passe une porte, une deuxième, je ne sais plus. J'arrive dans sa chambre, enfin si on peut appeler ça comme ça, la ventilation fait du bruit, il y a un rideau en plastique qui nous sépare. Sur le lit, les cheveux relevés, elle est toujours aussi belle. "Ne t'inquiète pas, je fais une petite maladie"... Que dire face à ça, à 17 ans quand on ne connaît rien à la vie ni à la mort.

Mes souvenirs sont flous, les traitements, la douleur, les effets secondaires, les examens, la chimio, la radio, les globules blancs, l'aplasie, la chute des cheveux. Moi je vis ma vie de lycéenne, je suis en terminale, je m'épanouie. Elle elle fait des allez-retour à l'hôpital, encaisse, ne va pas beaucoup au lycée. Nous avons notre bac toutes les 2, elle est persuadée que les profs ont eu pitié et qu'ils lui ont donné. Non je n'y crois pas, c'est une fille brillante. Les résultats de santé sont bons, on s'inscrit à la fac, des voies différentes mais toujours soudées.

Il faut 5 ans pour déclarer un patient guéri. Mais on n'en a pas eu le temps, un jour, la nouvelle, cette saleté de cancer est revenu. Il faut faire une greffe, donc recommencer le traitement, plus lourd, prendre en pleine face qu'à 20 ans elle ne pourra jamais avoir d'enfant, irradier son corps, prendre des milliers de cachets, et puis l'espoir que la greffe prenne... Du répis, se dire que tout est fini, refaire des projets, s'éloigner un peu, faire nos vies, mais toujours se retrouver... Et puis encore, le couperet, une 2ème rechute, refaire une greffe, encore... Un jour à l'hôpital je lui annonce qu'elle sera ma témoin et donc que le 9 mai prochain elle doit être sur pieds pour être à mes côtés le jour du mariage.

J'ai 26 ans, cela fait une semaine que je n'ai pas nouvelle, je viens de rentrer de vacances, aujourd'hui c'est mon anniversaire et elle ne m'a pas appelée, j'ai une boule au ventre, je prend le téléphone, je suis assise sur mon lit, quelques mots de son beau-père... Aujourd'hui j'ai 26 ans, il n'y a plus rien à faire, elle va partir ...
Quoi ? Pourquoi ? Comment ? Mais avec tout ce qu'elle a subit...

J'ai 26 ans et une petite poignée de jours, ne pas pleurer, faire comme si, tenir la main, sourire, lui parler de tout de rien, de la préparation du mariage, des amis communs qui pensent à elle, lui dire que je l'aime fort. Sortir et s'effondrer dans les bras de la famille et des amis qui se relaient à son chevet.

J'ai 26 ans et 12 jours. Nous sommes le 11 juillet 2008, elle est partie, en paix, loin de tous les traitements et des malheurs de la vie.

Aujourd'hui ça fait 7 ans et il ne se passe pas un jour sans que je pense à elle. Elle n'était pas là pour mon mariage, ne sais pas que je couds et que je tricote, ne connaît pas mon fils, ne voit pas comme j'ai changé, que je vote maintenant presque comme elle et que je suis même syndiquée (si elle savait !), mais que plus que tout aujourd'hui j'ai besoin de ses conseils... Je me rend compte que je n'ai pas toujours été à la hauteur, pour l'entourer, la comprendre, la soutenir... Je culpabilise encore...
7 ans c'est long mais pas assez pour m'y faire...

Je vous invite à lire le poignant témoignage qu'écrit Isabelle (qui est aussi une couturière hors paire)- tous les 15 jours depuis plus d'un an - concernant la leucémie qu'a dû combattre son fils - qui est aujourd'hui guéri et qui est un petit garçon plein de vie. Ce témoignage me bouleverse, en tant que ma maman mais aussi en tant qu'amie qui a suivi de prés, parfois de loin, ce calvaire ; car je comprend mieux le quotidien de la maladie, un quotidien qu'on ne comprend pas ou qu'on ne veut pas comprendre à 20 ans...
C'est Isabelle qui m'a donné envie d'écrire ce texte, de poser des mots, de ne plus garder tout ça pour moi, même si j'ai longtemps hésité avant de le publier...